
Après plus de trois mois de grève, les scénaristes américains et les chaînes de télévision ont trouvé un accord qui doit permettre de reprendre l’enregistrement de plusieurs épisodes des séries phares qui viennent d’outre atlantique. L’ampleur de la protestation commençait à inquiéter même les plus compréhensifs des fans et menaçait de devenir un véritable casse-tête pour les spectateurs qui n’arrivaient plus à suivre les aventures de leurs héros. Il n’est déjà pas habituel qu’une grève dure si longtemps et soit suivie avec une tel engouement aux Etats-Unis (la dernière remontait à 1988 et posa le problème des droits d’un nouveau support, la VHS) mais, de plus, les dégâts commençaient à être considérables : on estime à près de 2 milliards de dollars les pertes que le mouvement a provoqué, sans compter « l’annulation » (en fait une fausse cérémonie sans la présence des acteurs) des Golden Globes et le danger que couraient les Oscars cette année. Tout semble arrangé avec l’accord auquel sont parvenus le 12 février les producteurs et les scénaristes. Celui-ci prévoit une hausse des revenus de ces derniers de 3% par an mais surtout une augmentation des droits d’auteurs dérivés des contenus Internet et des nouveaux médias numériques, point central dans le déclenchement (et la solution) du conflit.
Mais en plus des retards, des pertes économiques et de l’image chaotique donnée aux millions de spectateurs, la grève a mis à jour un phénomène nouveau et unique en ce qui concerne le monde audiovisuel : la dépendance de plus en plus importante des pays européens vis-à-vis des productions américaines. On connaissait l’hégémonie économique quasi absolue du cinéma US sur le marché, mais il semble évident que cette domination s’étend maintenant aux espaces de fictions télévisuelles. Il suffit pour cela de jeter un coup d’œil à la programmation standard des chaînes généralistes en France et en Espagne : « Les Expert » sur TF1 et Tele 5, « FBI, portés disparus » sur France 2 et Antena 3, « Ugly Betty » sur TF1 et Tele 5, « Lost » sur TF1 et TVE1, « Prison Break » sur M6 et La Sexta…
Mais malgré l’importance du mouvement, les grandes chaînes européennes (à l’exception de quelques chaînes anglaises comme BBC) ne devraient pas trop souffrir de cet arrêt. La raison ? Les épisodes qui sont diffusés actuellement en Europe correspondent à des saisons déjà enregistrées et sorties aux Etats-Unis. Ce décalage, qui a permis une réduction des conséquences dans le vieux continent, renvoie le problème au début de l’année 2009 pour des chaînes comme TF1, M6, Canal + (France et Espagne) ou Tele 5. Mais d’ici là, la fin des saisons, avec de nouveaux épisodes, devraient être enregistrées et donc le problème pourrait disparaître. Le prix à payer pour les producteurs européens ? Il faudrait abandonner le délai actuel, c'est-à-dire que les émissions s’émettraient avec moins de retard part rapport aux Etats-Unis que maintenant.

Mais c’est justement cette temporisation qui est au cœur de bons nombres de questions qui préoccupent les spectateurs aussi bien que les producteurs. En effet une des raisons du malaise des scénaristes étaient qu’ils avaient noté l’importance des nouvelles technologies dans la diffusion des séries actuelles. Que ce soit à travers Internet (en piratant ou en téléchargeant légalement), en DVD ou grâce aux chaînes du câble, une grande partie des nouveaux accros à ces feuilletons n’attendent pas le passage classique sur les chaînes de télévision pour se lancer à voir les nouvelles créations américaines. Une des raisons majeures est sans doute le temps que mettent les séries à arriver dans nos pays et la possibilité qu’ils ont de se procurer ces épisodes de manière quasi instantanée grâce aux nouveaux medias. Cela pourrait expliquer la surprenante importance médiatique qu’a eu la grève en Europe car concrètement, pour un spectateur « classique », rien n’a été bouleversé ces derniers mois et la grève n’a eu aucune retombée visible. C’est qu’en fait les nouveaux fans, les courants d’opinion, les résultats d’une série se mesurent maintenant en grande partie par les réactions qui inondent la toile. Ainsi une série comme Gossip Girl, qui n’a pas encore été diffusée sur des chaînes généralistes européennes et qui a eu des taux d’audiences discrets aux Etats-Unis, a été renouvelée pour la saison prochaine grâce à l’appui qu’elle a reçu sur Internet.
Les télévisions européennes ont aussi compris ce bouleversement des spectateurs et elles sentent peut-être que le mode de diffusion suivi ces dernières années semble intenable à moyen terme. C’est le sens d’une initiative comme TF1 vision, une page web de TF1, qui propose un service de diffusion en VOD (Video sur Demande) et qui a décidé d’émettre la saison 4 de Lost et la saison 2 de Heroes de manière quasi simultanée avec les Etats-Unis. Les épisodes sont ainsi disponibles 24 heures après leur première outre atlantique en téléchargement ou en streaming (visionnage seulement) et en version originale sous-titrée.

Une autre solution envisagée est une sortie en parallèle mais dans des chaînes spécialisées du câble ou de la TNT. Ainsi des séries comme
Californication,
How I meet your mother ou
Men in Trees, qui rencontrent un vif succès aux Etats-Unis, sont déjà sur des chaînes de Digital Plus, comme Fox ou AXN. Même idée chez M6, en France, qui programme ses nouvelles séries (
Kyle XY ou
Damage) sur les chaînes TNT du groupe. Cela permet de passer les nouvelles créations américaines plus rapidement tout en analysant la réaction du public et la possibilité de l’ « exporter » à un public plus large. Quoi qu’il en soit, il se peut que la grève est mis à jour la vrai relation entre les systèmes audiovisuels américains et européens et, si des conclusions intelligentes sont tirées, il se peut qu’un problème se transforme en une chance de mieux s’adapter aux technologies de l’avenir. Espérons-le en tous cas.